Réflexions sur «Soumission»
Un roman poétique et populaire

Bouvard et Pécuchet lisaient Sand et Balzac, fort sérieusement d’après ce que nous conte Flaubert ; le personnage de Houellebecq, qu’on aurait tort de tout à fait confondre avec l’auteur, lit et apprécie profondément J. K. Huysmans, réputé beaucoup plus ennuyeux. Il essaie par là, comme tout vrai lecteur l’entendra, de pratiquer ce qu’on nomme communication littéraire, autrement dit « entrer en contact avec l’esprit d’un mort » (Soumission, p. 13) ; et peut-être avec nous qui la consommons, vivants, sous forme d’un livre qui fut – une première ! – téléchargé avant sa sortie, puis porté / exacerbé / englouti par les événements de janvier 2015 que l’on sait… D’emblée se trouve posé là un jalon important de l’entreprise romanesque de Houellebecq : retenir, sinon piéger, le public cultivé, a priori hésitant devant un récit aussi proche de l’actualité quant aux thèmes, aussi tenté par l’essai quant au traitement et, parfois, au style (développements réflexifs, dialogues didactiques, citations, etc.). Le titre, que l’on ose dire génial par les temps qui courent, parce qu’il en incarne les aspirations et les pires cauchemars, couronne à la perfection la « catastrophe » que chacun pressent avant d’avoir lu – mais encore une fois, la substance du brûlot avait fuité dès décembre 2014 – et qui résout très classiquement un drame à peine suggéré (les émeutes, les élections législatives, la résistance des extrémistes « nationaux », rien de tout cela n’est décrit). Le léger décalage par rapport à notre présent (2015-2022) dispense du laborieux naturalisme dont l’écrivain, çà et là, semblait se prévaloir. L’élection d’un président de la République musulman, finalement, ne fait pas un pli : il ne s’agit pas, manifestement, de politique-fiction : juste d’une sorte de rêverie écrite, parfois poétique, laissant à désirer peut-être au plan de sa dispositio narrative. Mais une information honnête, d’ailleurs, soutient bien le développement de l’intrigue, par exemple sur le fonctionnement des services du renseignement, ou sur la pensée philosophique qui accompagne, latéralement, un islam d’autant plus cynique qu’il semble ici tolérant et éclairé.

Le protagoniste, mol opportuniste dégoûté du centre-droit dominant en France depuis des décennies (en effet), se résigne peu à peu au centre-soumis et accepte enfin, moyennant quelques concessions à ce vague « religieux » dont chacun s’accorde à admettre le fameux « retour » (Renan, Malraux), accepte volontiers donc d’en bénéficier, au mieux de ses propres intérêts. En particulier génitaux. La ligne de force de l’œuvre, assez puissante parce que soutenue par une réelle et profonde blessure, serait dans la figure du mal-aimé (l’allusion à la mort d’une mère détestée, par son ellipse ou métalepse rhétorique, est saisissante : pp. 174-75), donc dans la détestation en retour, généralisée. Y compris d’un substrat humaniste libéral qui, fatalement, l’a déçu. Comme l’avait proclamé une fois Pialat, « Vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus ! » (slogan ici parfois affadi en « personne ne m’aime ») ; oui, mais voilà, le personnage de Soumission littéralement va embrasser, à la fin, les premiers qui lui ouvrent les bras. C’est-à-dire qu’il embrasse, mondainement parlant, leur religion, au demeurant fort accommodante avec une « élite », dont bien sûr il est et sera. Cet être veule – et non sans panache s’assumant tel – manque de l’énergie d’un pessimisme désabusé mais assoiffé de vie et d’amour, et surtout capable de compassion tel que celui de Leopardi (ou de Baudelaire, dont paraît-il l’auteur se réclame). Notre malheur est si profond, nous dit-il, que le refuge (soumis) sous l’aile d’une croyance devenue opportunément majoritaire, est un moindre mal. Ayons l’esprit large, tolérant, donc à l’occasion soumis. Chute plutôt décevante, peut-on penser, après une si radicale contestation.

Cependant, le ralliement du protagoniste n’est pas non plus une vraie surprise. Dès le début, sous couvert d’une ironie souvent efficace, dont on peut regretter qu’elle ne soit pas souvent affinée en humour (ainsi, au plan des exploits sexuels, le personnage s’inquiète mais finalement n’a rien à envier aux étalons pros du porno), notre sympathie spontanée envers quelqu’un qui échapperait au « profil de consommateur répertorié » (p. 42) s’émousse en constatant sa satisfaction à se voir « rentré » [sic] « dans le “club très fermé” des journalistes politiques » (p. 52) puis même à se sentir devenu « désirable » (p. 249). Voilà qui tranche curieusement avec le désespoir absolu, enfin mis de côté au profit des « plaisirs simples » d’un (certes huysmansien) « bonheur bourgeois » (p. 281-82). Sur le dos, sans allusion grivoise, d’une première femme plus jeune, appelée à être dédoublée aux premiers signes du tant redouté « affaissement des chairs » (p. 94), en particulier féminin. La « catastrophe » terminale est donc escamotée et se résout à la fin en glissement paresseux dans un confort matériel et intellectuel depuis toujours espéré : comme son père, confortablement installé à la campagne avec une concubine plus jeune, l’anti-héros de Soumission finit par entrevoir « une deuxième vie » (p. 299) au bout de son court tunnel. Tout ça pour ça, serait-on tenté de dire. Plus que l’affichage de politique-fiction, c’est cette idéologie médiocre qui, sous couvert d’islam modéré, appelé à dominer une Europe vieillissante (comparaison facile avec l’antique Empire romain), nous fait baisser les bras, avant de mimer la résignation d’un dernier chapitre tout au futur dans le passé. Leit-motiv d’un autre roman à succès populaire : Fatalitâs !… Oui, les bras nous en tombent, beaucoup plus pesamment que devant les discours (y compris du futur président Ben Abbes) sur le « retour du religieux ». Surtout en période de départs de jeunes gens tout à fait ordinaires pour l’Iraq ou la Syrie – et cela indépendamment de la conjoncture sanglante dont nous avons fait état plus haut. Reste une sensibilité littéraire pas si fréquente désormais (voir les pages sur l’autre type de soumission, dans Histoire d’O), laquelle nous permet de croire en un Houellebecq différent, sincère lecteur et aspirant poète – sur le texte du Coran, le protagoniste est sensible à une certaine « union de la sonorité et du sens, qui permet de dire le monde » (p. 261) : dont acte ; de même bien sûr que dans la Bible… et ailleurs. Le souci poétique, ici,1 semble prévaloir dans l’intention de l’écrivant. Alors, quoi ? Restent quelques remarques drôles, bien balancées comme on dit ; entre autres sur certains ténors de notre vie politique contemporaine. Reste une légèreté dépourvue d’acrimonie mauvaise. Reste que – nous y souscrivons et aimerions y croire encore longtemps, d’accord – quand même, au bout du compte : « le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile » (p. 126). Inch’ Allah.

 

Note

1 Comme, m’avait-il semblé aussi, dans le livre d’Edouard Louis (cf. Farla finita con la propria storia: scrivendo?, in site «Nuovi Argomenti», 15 avril 2014), toutes choses étant différentes par ailleurs.