Bilinguisme ou bi-appartenances

Je me trouve actuellement à Sienne, pour moi l’une des plus belles villes du monde: celui, fort restreint que j’ai eu à connaître (je n’aime pas particulièrement les voyages), avec disons Taëz au Yémen Nord, un pays d’il y a un quart de siècle, avant les cache-moi-ça islamistes (à moins que ce ne fût Ibb), et Londres sans doute, surtout depuis que mon fils y habite. On a les exotismes qu’on peut (j’aime bien aussi Tolède, en mi-saison). Je n’ai avec Sienne aucune attache familiale-sentimentale, c’est important de le déclarer d’emblée, et j’y ressens même, après quelques jours, un étrange subtil malaise – comme on disait “mal subtil”, oui, c’est à peu près cela. Dès que, brusquement, je m’aperçois, marchant dans la rue, d’une part que celle-ci n’a pas de trottoir, d’autre part qu’il n’y a en ville que des humains de race blanche, touristes occidentaux ou autochtones compris, et ils sont nombreux à peu près neuf mois par an (je ne parle pas de juillet-août, mois du Palio, je ne m’y suis jamais trouvé). Pas inquiets pour deux sous des voitures et autres engins motorisés qui les frôlent. Les Italiens conduisent bien, c’est vrai. Paris, tout le contraire. On se dit : Oui tiens, c’est vrai, où sont passés les immigrés, justement alors que les Italiens en font tout un foin – pas des immigrés, non, de leur crainte des immigrés, les “Rom” surtout, qui se conduisent mal, et les violeurs albanais un peu out de mode cela dit. Les Rom, rien à voir avec Rome, mais avec l’errance sans doute ; quant aux Albanais, qui se souvient que le régime ou Régime désormais redevenu in avait essayé d’en faire des sujets italiques ? ou italiotes, ce point n’a jamais été vraiment éclairci. Comme toujours, la proximité du presque-même n’arrange rien, c’est comme pour les anciens Italiens en France, autre histoire… Bref, me trouvant à Sienne, j’ai eu la chance d’écouter parler Meddeb (en français), Lamri (en italien), Senoçak (en anglais), Consolo et Matvejević dans plusieurs langues (y compris sicilien et croate), et j’en oublie. Surtout, nous avons reçu en guise de cadeau final, après une rude journée d’écoute sous la moiteur du scirocco avec pluie, des chants portugais (fado) et napolitains (sans mandoline) interprétés par une jeune toscane, et puis la projection inoubliable d’un film de Laura Angiulli, Il tempo del dopo, introduit par (et avec) Predrag Matvejević… Après, d’après le désastre, Mostar, Srebrenica et le reste, une mise en terre d’un demi-millier de restes retrouvés dans les fosses communes, t’was the July 1995 killing of an estimated 8500 Bosniak men and boys, etc. comment en parler… Toutes ces femmes sidérées, les yeux incrédules que l’on voit sur certaines peintures murales presque effacées de sites antiques secondaires, sur le pourtour de la Méditerranée, notre mer, l’association des mères de Srebrenica, et quand le film s’arrête leur présidente rentre dans sa cuisine, elle n’a plus PERSONNE, elle semble dire : Et maintenant ? mais elle ne dit mot. Elle tire les rideaux de Srebrenica, ville vide. Avenir tranché à la base, plus d’hommes ou quasiment, des veuves, des orphelins, esposti, vous savez, et des jeunes filles avec le même foulard sur la tête qu’on voyait il n’y a pas si longtemps sur les têtes (chrétiennes) des Italiennes. Autre visage du presque-même (lequel l’emportera ? le colloque sur Il Mediterraneo s’achève, il pourrait se résumer à cette question). Mais comment ne pas voir que ce sont nos sœurs, au moins le temps d’un deuil : sommes-nous devenus fous ?

Le bilinguisme, c’est cela, c’est avant tout la faculté – certainement pas innée – de pouvoir entendre l’autre, de pouvoir (un peu, comme on dit) se mettre à sa place. À la place des morts, non, en dépit de l’universalisante « puissance de la mort » (Joseph Roth) mais de ces femmes, relativement. Relativement à tant de choses, bien sûr, et sans parler du “genre”. Mais que le petit créneau relatif qui demeure ne se referme pas, c’est ça qui s’entretient. Comme une flamme. Comme les larmes que beaucoup de spectateurs n’ont pas essayé de cacher – pardon de l’écrire sans savoir, comme ici je devrais, éviter le pathos. Au demeurant, il y a aussi quelque pente attirante dans l’espoir de tromper ainsi la répétition de l’identique, si communément banale, ou de s’approprier (bien au delà de soi) la séduction que tout étranger peut porter et apporter, à la limite alors d’une captation. L’on entretiendrait le symptôme d’un manque, oui sans doute, mais pour s’aider à vivre.

Savoir entendre commence par l’exercice de l’oreille, afin de surmonter ce que les pragois ont nommé jadis “surdité phonologique”, par quoi souvent commence une indifférence particulière, l’ignorance de l’altérité : une forme subtile (encore) de mépris. Qu’il suffise de penser à quel point les erreurs sur le nom propre, a fortiori le patronyme, sont blessantes, et pour tout le monde. Y compris tel dupont qui corrige en Dupond, et qui y tient. Quand l’on a dit et écrit pendant des siècles “Macometto”, c’est autre chose, n’est-ce pas. Mon père a dû si souvent accepter Guiseppe sur ses papiers, c’était presque fatal (j’ai trouvé bien plus tard la même coquille pour Ungaretti, ça m’a consolé, mais je n’ai pu en faire profiter mon père). Sans aucun pathos cette fois : ce sont finalement de bien petites blessures, où la bêtise des sédentaires avait sa part. D’accord. Quoique.

Et chez Ungaretti, justement, j’ai montré il y a bien longtemps comment son bilinguisme lui avait permis de rester le plus longtemps possible dans un entre-deux tout proche de la langue édénique, une non-langue ou toute-langue, comme on voudra, en laquelle pouvait s’articuler en même temps, par exemple Aura et Urne, l’une et l’autre plus légères que l’air (ecco il punto), la première “urne” de Laure (l’aura, Pétrarque) où la seconde est souffle et inspiration des chers disparus (le cœur de Laforgue). Ce qui ne “peut” se dire autrement. Ou pour le moins ne doit pas être dit, dans l’une ou l’autre séparément (mais justement, elles ne sont plus séparées, là, elles s’accordent). Voir Jakobson : les langues différant en ce qu’elles doivent dire. Le dire ardu d’Amelia Rosselli, à une certaine époque (à vrai dire la plus importante) de sa vie, ne pouvait pas s’exprimer autrement que dans la langue double et triple de ses enfances déchirées. Puis est venue l’auto-traduction, qui représentait déjà une étape ultérieure. Qui peut même être un jeu, comme chez Milton, ou D’Annunzio. Une angoisse aussi (Kafka), ou une échappatoire. D’où la traduction, cette fois générale : sa valeur herméneutique, son apport irremplaçable à la critique de la littérature – y compris dans ce qu’on nommerait par la suite critique génétique –, son rôle central dans toute étude comparatiste, sa nécessité si l’on veut avoir une approche culturelle de l’histoire, de l’anthropologie. Comment concevoir autrement une civilisation différente (fût-elle très proche, encore une fois) et prétendre en expliquer les productions littéraires, qu’elles soient spontanées, subalternes ou savantes ? Un peu à rebours, voire à l’inverse de ce que promettent les boîtes à langues, vantant du Wall Street ou de l’Oxford English (c’est selon), efficace pour une simple compétence communicationnelle, de type que nous dirions technique. L’esprit bilingue n’impose pas d’être biglotte (plutôt vaguement polyglotte, peut-être, pourquoi pas). La capacité d’écoute n’est pas une compétence. Le traducteur a une langue double pour ne pas dire fourchue – bifarius –, pas forcément deux langues.

S’il faut parler de soi, j’ai longtemps rêvé d’un langage capable d’illuminer notre rapport au monde, y compris l’animalité (le poète « chargé des animaux même », Rimbaud), surtout les petites bêtes négligeables (Kafka encore). Peut-être parce que nous avions été, sans comprendre, tous plus ou moins entraînés vers le nord, et comprenant sans doute l’inutilité au moins provisoire de la parole. Mon ancien Vers l’amont Dante, et puis évidemment les Sonnets du petit pays entraîné vers le nord, ont tenté une sortie, une échappée hors de ces territoires mortifères, vers une origine non sentimentale, encore moins communautaire : un “amont” justement, un horizon infini inatteignable. Ou la poésie. Récemment, des amis véronais (une autre ville importante parce que sans attaches) m’ont demandé de leur parler de ce voyage, à l’occasion de la publication d’une plaquette en partie bilingue, Itinerario
nord
, où il est aussi question de Vérone. J’ai essayé de clarifier pour moi-même et de leur dire ceci :

Viaggiando verso il nord, ecco a poco a poco si crea un luogo mentale di straniamento in cui ti senti trascinato e non sai se e da quale bocca la lingua che credevi tua s’impossessa di altro, oppure dall’altro si lascia attraversare, buccia morbida d’orsino (oursin), di mare-orchino (sea-urchin), echino, o che cos’altro tra lingua e linguaggio del mondo non umano, e trattiene sì come il riccio di mare appunto quelle particelle indispensabili al suo trasmettersi continuo, ossia sopravvivere. E sono spesso infimi morfemi, tratti estranei (foresi) di fonemi, fuggevoli appena cadenze, o anche « miserabili » (Fortini). Chi si sposta al nord vive travasando il proprio voler dire in un dire improprio, ossia non identico : in cui possa, per tradurre (tradursi), anche tradire, transdire, continuare ad essere. Emigrato, un tempo – non tanto lontano. Diverso. Sempre egli, poiché parlando – e scrivendo – già sapeva in fondo che « io è un altro », già, che non si dà buccia o pelle tra dentro e fuori, diciamo forma, senza altro da sé. Non ha bisogno di parole, l’identico. Né la talpa che protende verso il dio-uomo (Kafka) « le sue manine ». Sorellina piccina. A Milano s’incontrano giovani somale, Verona non è verde anzi è quel vert (o vers, Uni-verso… come all’uscita della metropolitana milanese dicevo), quel serpeggiante “ver” ad essere Verona, e più su, più su verso la lost land (o terra promessa?) fin là dove senza autore liberi suoni vogliano vivere, vogliono vivere dove batte la lingua. O langue, ossia.

Pardon, je me suis un peu perdu « in translation » comme disait l’autre (l’autre, justement), comme lorsque je traduisais Amelia Rosselli de son anglais (Sleep), avant la mode de la mozzarella et des nouveaux auteurs italiens – voir l’imminent Racines italiennes, préparé ici même par Isabelle Felici. Cependant que deux traducteurs anglais bien différents me faisaient le présent d’une improbable version double (bi-fer toujours donc de nouveau) de mes intraduisibles Oublies azimes (et en italien, Raboni : Pane d’oblio, admirable), Will there be promises… J’écrivais de naïfs « sois limon pour des limonades / jus de fruits pour des enfants futurs » (le citron limon, mon urne à moi pour de boueuses cendres bilingues, bien sûr, ou une Neige à la Celan). Mais assez de pathos, je le répète. Tout pouvait donc circuler, se transmettre autrement, se trouver dans la multiple appartenance de ce qui n’appartient à personne. Limon de nos rêves. Le bilinguisme aussi, à qui « réservait la traduction », permettrait alors cet « en avant » de nos vies (l’action, croyait-il encore, mais pour peu de temps – car c’est de l’après répression de la Commune qu’il s’agit). Le saut dans l’Afrique. Une espèce singulière de projection vers ce qui survit ? Rimbaud aurait ricané bien sûr, et moi avec lui. Nul n’oserait en tout cas l’affirmer après ce que notre temps a connu, avant ce que le temps d’un futur immédiat nous promet. Mais quel autre choix nous est-il resté, alors que les oursins-traducteurs sont en voie de disparition ? Et, pour la dernière fois, je ne parle pas des compétents des maisons d’édition ; il en faut, certes…

Paris-Siena,  printemps 2008